Mardi 15 février 2011

- Présidence de M. Claude Birraux, député, président -

Les enjeux de la biologie synthétique - Présentation de l'étude de faisabilité

http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20110214/office.html#toc2

Mme Geneviève Fioraso, députée, rapporteure. - Du fait de ses nombreuses applications potentielles, la biologie synthétique est considérée comme une nouvelle révolution industrielle, même si les débats sur les enjeux sont encore actuellement limités à des cercles fermés. Dans ce contexte, je me félicite que l'Office en soit saisi très en amont, ce qui devrait permettre un débat responsable sur les risques et les avantages de la biologie synthétique et empêcher les dérives qui ont marqué les débats sur les OGM et les nanotechnologies.

Les enjeux que j'ai pu identifier, à ce stade de mes travaux, ont trait : au statut scientifique hétérogène de la biologie synthétique, à l'écart entre les espoirs qu'elle suscite et le nombre limité des réalisations concrètes à ce jour et à la gouvernance.

J'insisterai sur deux des multiples approches de la biologie synthétique. La première vise à la création d'un génome minimal, que la médiatisation des recherches de l'Américain Craig Venter a fait connaître au grand public. Ses derniers travaux, en mai 2010, ont consisté à fabriquer une bactérie dont l'ADN a été synthétisé in vitro. Venter n'a pas créé la vie de toutes pièces. Pour de nombreux scientifiques, sa recherche témoigne toutefois de progrès tangibles dans la synthèse d'un génome entier et de la possibilité de l'intégrer dans un organisme vivant, puis, de le rendre fonctionnel.

La deuxième approche - la construction de « machines à ADN » -est encore appelée BioBricks (briques du vivant). Initiée par le chercheur américain Drew Endy, elle vise à appliquer les méthodes de l'ingéniérie à la biologie. Celles-ci consistent à fabriquer les briques du vivant (protéines, ADN, ARN, ...), à les standardiser et à les stocker dans un répertoire - librement accessible en ligne - contenant les fonctions et les gènes qui les accomplissent.

Drew Endy et les autres ingénieurs veulent ainsi montrer qu'il est possible d'assembler les briques et de les intégrer dans une bactérie ou une levure pour lui faire accomplir une fonction à la demande.

Les initiateurs de BioBricks sont parvenus à accroître la notoriété de leurs travaux, grâce notamment au succès grandissant du concours IGEM (International Genetically Engineered). Créé en 2004 par Drew Endy, il rassemble des étudiants venus du monde entier, en vue d'évaluer des projets sur toutes sortes de fonctions, dont les bactéries pourraient être capables.

Une équipe parisienne a remporté le concours en 2007 et l'équipe de l'INSA de Lyon a été récompensée, l'an dernier, d'une médaille d'argent.

Ces différentes approches distingueraient la biologie synthétique des autres disciplines, en particulier de la biologie des systèmes. Cette dernière a pour objet de décrire et de comprendre le vivant à partir des systèmes résultant des interactions entre protéines et ARN, alors que la biologie synthétique vise à la modification rationnelle et maîtrisée du vivant, à l'aide de l'usage systématique et à grande échelle de la modélisation informatique et mathématique.

Malgré la nouveauté de ces approches, mes interlocuteurs n'y voient pas une science nouvelle. En effet, la biologie synthétique a bénéficié des progrès intervenus dans la biologie moléculaire et utilise les trois techniques de base du génie génétique : séquençage de l'ADN, clonage et réaction en chaîne par polymérase.

Le deuxième enjeu porte sur l'écart entre les espoirs suscités par la biologie synthétique et ses réalisations concrètes limitées à ce jour. Les applications potentielles touchent à de nombreux domaines : santé (fabrication de médicaments et de vaccins et approche nouvelle de certaines maladies, dont le cancer et la malaria) ; énergie, avec l'apparition possible d'une chimie plus verte. Dans le domaine de l'environnement, des capteurs contenant des bactéries pourraient détecter des doses toxiques dans l'eau ou des explosifs, tandis que la bioremédiation, fondée sur l'utilisation de systèmes biologiques, permettrait de traiter les contaminants environnementaux. Pour autant, le nombre des réalisations concrètes demeure encore limité. D'un côté, les travaux de la biologie synthétique sont encore loin d'atteindre la complexité du système cellulaire et même, au-delà, de comprendre de façon approfondie les conditions dans lesquelles les composants essentiels de la vie fonctionnent et interagissent. De l'autre, les processus de synthèse sont également complexes, comme le montrent les neuf étapes qu'exige la production de l'hydrocortisone, fruit des travaux de Denis Pompon, directeur de recherche au CNRS.

Enfin, en ce qui concerne les enjeux de la gouvernance, ils touchent respectivement à des positions diamétralement opposées sur l'appréciation et la gestion des risques, à l'adéquation du droit de la propriété intellectuelle et des brevets, à la question de l'opportunité d'un débat public - en particulier sur l'acceptation sociale de ces avancées - et aux problèmes de formation et de financement de la recherche.

En conclusion, je souhaite que l'Office autorise la poursuite de cette étude. Sa saisine a été regardée favorablement par mes interlocuteurs, dont certains m'ont indiqué que le rapport s'inscrit dans le cadre du renforcement de la coopération scientifique et technologique avec les Etats-Unis et la Suisse, deux acteurs majeurs de la recherche en biologie synthétique.

Quoi qu'il en soit, j'ai constaté chez les scientifiques un besoin de communiquer, ce qui m'apparaît tout à fait nouveau.

Les conditions dans lesquelles j'envisage de travailler, si l'Office en est d'accord, sont les suivantes : des déplacements à l'étranger, des ateliers interactifs entre des personnalités d'horizons divers, la participation, au mois de mai, à un colloque franco-américain sur la biologie synthétique et la participation éventuelle à un forum suggéré par l'association VivAgora, dont j'ai entendu des représentants.

M. Claude Birraux, député, président. - Il m'apparaît très opportun que le Parlement se saisisse en amont de ce sujet émergent. Je souhaiterais savoir si les travaux de la biologie synthétique permettront de remplacer la chimie du carbone et s'ils sont en mesure de prévenir la dissémination des produits qui en résultent.

S'agissant de l'association VivAgora, j'apprécie notamment les notes de veille technologique qu'elle élabore, car elles fournissent une somme d'informations considérables.

M. Philippe Tourtelier, député. - Si l'on veut éviter le blocage que l'on a connu dans les débats sur les OGM et les nanotechnologies, il est effectivement opportun, comme c'est le cas de la présente saisine, d'examiner les problèmes en amont, même si cette démarche peut être insuffisante. Le débat sur les nanotechnologies a été un échec, bien que l'Office s'en fût saisi très tôt.

La question de l'application du principe de précaution, dans le domaine de la biologie synthétique, se trouve posée. Car si le risque n'est pas avéré, il existe néanmoins des divergences sur son appréciation. A cet égard, je voudrais rappeler que, dans le rapport sur le bilan de l'application du principe de précaution que j'ai établi avec Alain Gest, nous avions souligné clairement la nécessité de séparer le processus de l'expertise de l'organisation du débat public, à la différence du Haut Conseil des Biotechnologies. Il est nécessaire que le débat public soit précédé d'une analyse des risques par un collège rassemblant des scientifiques et des spécialistes des sciences humaines. C'est seulement ultérieurement que pourraient intervenir le débat public, puis la prise de décision.

La question de l'acceptation sociale évoquée par la rapporteure est une donnée essentielle du débat public. J'ai ainsi pu noter que, lorsqu'il s'agissait des applications des OGM dans la santé, l'opinion publique n'en a pas contesté le principe.

Pour ce qui est de l'association VivAgora, je constate qu'elle a pris des positions intéressantes et beaucoup plus responsables que celles de « Pièces et Main d'oeuvre » (PMO).

M. Jean-Yves Le Déaut, député, vice-président de l'Opecst. - L'établissement en amont de ce rapport montre - comme de précédents rapports - que l'Office sait anticiper les débats. Il en a été ainsi de la télévision numérique ou des OGM.

En ce qui concerne la question de l'acceptation sociale, je constate que, en dépit des positions, pour le moment, constructives des associations, elle peut être rendue plus difficile, du fait de l'instrumentalisation des déclarations de Craig Venter selon lesquelles il aurait créé la vie et joué à Dieu, alors qu'il a seulement recopié un organisme naturel.

En tout cas, comme Philippe Tourtelier, je constate que les risques sont d'autant mieux acceptés par l'opinion publique que le débat est posé en termes de santé.

Malheureusement, pour ce qui est de la biologie synthétique, sa définition est très compliquée, du fait de l'attitude des scientifiques américains, qui disent avoir inventé une nouvelle discipline pour mieux justifier leur demande croissante de crédits.

Mme Geneviève Fioraso, députée, rapporteure. - la biologie de synthèse pourrait faire produire des chaînes hydrocarbonées, ce qui permettra de remplacer les procédés actuels recourant à la chimie du carbone.

S'agissant du rôle joué par l'association VivAgora, je dois déplorer certaines de ses déclarations qui, comme celles de Craig Venter, peuvent avoir des effets dommageables, même si, j'en conviens, à la différence de PMO, elle accepte de participer au débat.

M. Jean-Yves Le Déaut, député, vice-président de l'Opecst. - La devise de PMO est « participer, c'est accepter le débat ».

Puis, l'Opecst a décidé d'autoriser l'étude sur « les enjeux de la biologie synthétique ».


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